Jérôme Jean : « Pour le club et pour moi, c’était le bon moment pour partir »

Jérome Jean Amiens SC
Jérôme Jean lors de la deuxième saison en Ligue 1. @Le11Amiénois

Speaker de l’Amiens SC depuis 2005, Jérôme Jean a tiré sa révérence samedi dernier à l’issue du dernier match d’une saison disputée majoritairement à huis clos. Une sortie surprenante mais pleinement assumée par celui qui fut la voix de la Licorne pendant près de 17 ans. Entretien. 

Comment avez-vous vécu cette dernière soirée assez particulière ?

C’est ce que je pressentais. En vingt ans, ça a été le match le plus difficile de ma courte carrière. Je savais que c’était la dernière fois que je me garais sur ce parking, que je saluais les stadiers, que je rentrais dans le stade avec autant de facilité, que je foulais la pelouse, parce qu’en tant que speaker, on a ce luxe d’être au plus près des joueurs, de l’action et d’être au cœur de ce qu’il se passe. C’est un vrai privilège. Je l’ai savourée comme une dernière avec beaucoup d’émotion. C’était une soirée très particulière pour moi. J’ai l’impression qu’à chaque fois que je faisais quelque chose, quelqu’un me disait « tu vas nous manquer, j’espère que tu reviendras ». Ça a été une soirée où chacun racontait une anecdote, j’avais l’impression de revoir des copains que je n’avais pas vus depuis des années et on ressassait les bons ou mauvais moments. On pense à tous ceux qui sont partis, à la barrière contre Lille, à la descente à Boulogne, mais très vite, le sourire revient et reviennent les bons moments comme les montées, les coups incroyables, les buts à la dernière seconde, les joies, le plaisir. C’était une belle soirée.

Quelle a été la sensation quand vous avez posé le micro pour la dernière fois ?

J’ai regardé le stade et j’étais très ému. Ma première pensée a été de me tourner vers le stade, et regarder les tribunes, comme si j’appréciais pour la première fois ce stade à qui je disais au revoir. J’étais vraiment pris par l’émotion, parce que les années vécues ici, je ne pensais pas les vivre au début et j’ai bien conscience aujourd’hui que je ne les revivrai jamais. J’en vivrai peut-être d’autres, mais on a tellement vécu de choses impossibles dans ce club qu’on a quand même réussi à faire que j’étais très ému. Je me suis beaucoup contenu mais j’étais très ému.

Amiens SC : Jérome Jean, la voix de la Licorne

Le club a accumulé les hommages pour cette dernière…

Quand je suis arrivé et que je me suis installé, le studio était déjà en place alors que d’habitude je mets la main à la pâte. J’ai tout de suite vu la banderole des supporters parce que je regarde toujours en Nord, avec l’espoir qu’ils soient là ou pas très loin. J’ai vu le micro d’or, ça m’a fait plaisir. Ensuite, j’ai vu sur les écrans des images, et ce sont des choses auxquelles je ne m’attendais pas du tout. Ce sont des marques de sympathie qui dépassent ce que j’aurais pu imaginer parce que je sais que c’est beaucoup de boulot pour faire tout ça. Ça m’a beaucoup touché en plus de tous les messages que j’ai pu recevoir, dont ceux de Christophe Pelissier et Thomas Monconduit. J’en ai environ mille au total, en comptant tous les réseaux sociaux, et je suis très surpris. C’est un raz-de-marée de messages auquel je ne m’attendais pas, et ce n’est pas de la fausse modestie.

L’annonce de votre départ a fait l’effet d’une bombe dans le microcosme amiénois. C’est donc une surprise pour vous ?

Je ne m’attendais pas à ça. J’ai toujours été assez honnête et spontané dans mes réponses et mon tempérament. Je dis ce que je pense, je pense ce que je dis et je ne m’attendais pas à ça ! J’aurais pu avoir un « merci, au revoir », mais j’ai eu des messages extrêmement touchants de jeunes, de moins jeunes me disant qu’ils ont grandi au stade avec ma voix, que ça leur faisait un choc de savoir qu’ils ne m’entendraient plus. Les années sont passées tellement vite que j’ai l’impression qu’on a commencé hier. On est monté en Ligue 1 en quatre ans, mais avant on a galéré pendant treize ans. On a explosé en L1, les gens ont découvert le club, la ville, le stade, les joueurs et on a pris une autre dimension. Ça m’a vraiment bousculé. Ça n’a pas remis en question mon choix, mais j’ai été touché par tous ces témoignages.

Quelques personnes m’en ont voulu quand Stan est parti, en imaginant que je l’avais poussé dehors, ce qui n’est absolument pas le cas.

Cela faisait 17 ans que vous étiez le speaker d’Amiens. Racontez-nous un peu comment cette histoire est née…

Je suis arrivé à Amiens en 2002, j’y avais créé mon agence de communication. Un jour je me suis retrouvé dans un restaurant où il y avait les dirigeants du club, on a terminé ce déjeuner ensemble. On a sympathisé, et quinze jours plus tard on s’est à nouveau retrouvés pour déjeuner et ils m’ont proposé de rejoindre le club pour accompagner Stan Kwinta qui était déjà en place. Ils imaginaient peut-être faire un duo et répartir les tâches. Je n’ai pas accepté parce que je venais d’arriver du Havre et je n’aime pas ce côté « infidèle » que peuvent avoir certains sportifs qui changent de club tous les six mois. Un an plus tard, on s’est encore retrouvé au restaurant, je suivais les résultats d’Amiens parce que je venais en tant que spectateur au stade, ils m’ont reproposé quelque chose, j’y ai réfléchi, je l’ai fait sur un match, ils m’ont dit que c’était très sympa et qu’ils voulaient que l’on refasse au prochain match. C’était contre Le Havre, j’ai appelé un dirigeant du club pour leur faire part de la sollicitation qui venait d’Amiens et il m’a donné son accord. Ça a commencé comme ça, en duo avec Stan. Un jour, il s’est retiré, il n’a plus souhaité continuer, il a tourné la page. Pour l’anecdote le « Amis supporters amiénois, êtes-vous là ? », c’était son cri à lui et je l’ai repris avec fidélité parce que je considère que c’est le cri de guerre du club, et je serai ravi que mon successeur puisse le reprendre aussi. Ça montrerait que l’esprit de Stan, et du club, est toujours là.

Comment avez-vous vécu vos débuts à Amiens ?

J’ai pris mon pied parce que je trouve que le stade est génial à animer. Quand tu fais le tour du terrain, tu vois tous les spectateurs, ce qui n’est pas le cas au Vélodrome ou au Parc, par exemple. Il y a une proximité entre le public et nous qui est extraordinaire, on peut leur parler, parfois ils répondent. J’ai quand même mis du temps parce que les gens ont cru que j’avais poussé Stan à arrêter. J’étais en duo au Havre et ça me semblait normal de le faire à Amiens aussi. Quelques personnes m’en ont voulu quand Stan est parti, en imaginant que je l’avais poussé dehors, ce qui n’est absolument pas le cas. Aujourd’hui, même si on parle de mon départ, il y a toute une structure « animation » qu’il ne faut pas oublier avec plein de bénévoles qui consacrent une grande partie de leur temps pour ce club. Il ne faudra pas oublier de leur dire merci.

Pourquoi arrêter maintenant ?

Je m’étais déjà posé la question il y a plusieurs années déjà. Je l’avais évoqué avec mes enfants et mon fils s’était mis à pleurer. Je me suis dit « je vais rester » et bien m’en a pris puisque c’était en 2017 et derrière on a vécu toutes les belles années en L1. Ça fait vingt ans que je fais ce métier, qui est une passion, dont dix-sept ans à Amiens, j’approche tout doucement des cinquante ans et j’ambitionne de prendre des responsabilités professionnellement parlant. Si je voulais réorganiser ma vie professionnelle avec plus de libertés, cette passion qu’était la mienne, j’allais devoir en tourner la page. Ayant d’autres ambitions, je me suis dit qu’à cinquante ans, être animateur, ce n’était pas une fin en soi et c’était peut-être le moment de refermer le livre pour en ouvrir un nouveau dans les mois à venir. Je ne serai plus speaker dans aucun stade de France.

©PHOTOPQR/LE COURRIER PICARD/HASLIN/MAXPPP

Avez-vous des regrets d’avoir fait vos adieux dans un stade vide ?

Quand on nous a dit, il y a un an, qu’on allait arrêter le championnat, là j’ai eu des regrets. Je me suis dit : « il n’y a plus rien ». Quelque temps après, on a rouvert avec une jauge de 5000 puis à huis clos. Je considère que tant qu’on a la chance de voir l’équipe et de voir les matches, et à partir du moment où c’est comme ça, je suis plutôt dans la résilience et j’arrête de me faire du mal. Évidemment que j’aurais préféré que le stade soit plein, que l’on puisse fêter une montée en L1 avec l’ensemble des supporters mais c’est comme ça.

Comment avez-vous vécu cette saison quasi intégralement à huis clos ?

L’Amiens SC et la souplesse de ses dirigeants ont permis d’être les premiers en France à démarrer les lives. Aujourd’hui, ils sont plus communs dans la majorité des clubs. Au moment où on a été confiné et rétrogradé injustement, comme on n’avait pas le droit de se rassembler, j’avais proposé au club de le faire et j’ai eu l’autorisation. Ces lives ont eu un succès qui nous a dépassés. C’était souvent repris dans la presse nationale, et parfois à l’international. Bernard Joannin a fait des interviews en Espagne, en Angleterre ! L’absence de public a été l’occasion pour nous de lancer ces lives qui ne se sont jamais arrêtés par la suite. Même quand on a été déconfinés, on a continué à créer ce lien. Aujourd’hui, on le fait encore ! Mais évidemment, ça n’a aucun sens de jouer au football dans des stades vides. Les joueurs ont l’impression de jouer des matches amicaux tous les week-ends. Même pour nous, ne pas avoir les supporters, ça nous manque terriblement. On a cette chance de pouvoir assister au match, ce que beaucoup aimeraient faire, mais ils ne peuvent pas.

 Je reviendrai une dernière fois à La Licorne parce que le président m’a invité au match de mon choix pour dire au revoir à ceux qui n’étaient pas là samedi.

Ce contexte ne vous a donc pas amené à vous dire je continue une saison supplémentaire pour partir avec du public ? 

Jamais. Ça fait une petite année que j’y pense, et si j’avais dû faire ça, j’aurais choisi un match avec du public, pourquoi pas un gros match. J’ai imaginé que c’était, pour le club et pour moi, le bon moment pour partir. Je n’avais qu’une seule crainte, c’est qu’on ne soit pas maintenus pour ce match. On est tellement habitué à jouer notre saison dans les dernières minutes que j’avais cette crainte. Qu’est-ce que j’étais content quand on a battu Troyes et que c’était quasiment acquis. Arrêter avant, ce n’était pas le moment, mais arrêter après n’aurait pas été le moment non plus. Cette année, tout a tourné en ma faveur pour que ce soit la fin. Même si nous étions montés, je n’aurais pas fait la saison prochaine.

Quelle est la suite pour vous ?

Mon avenir est de prendre d’autres responsabilités, d’autres missions. Tant que ce n’est pas fait, je n’en parle pas. Pour l’instant, il n’y a rien d’arrêté, de définitif et je ne voudrais pas être le dindon de la farce. Je suis supporter de l’Amiens SC comme n’importe qui, je redeviens une personne « normale », mais par superstition je n’annonce rien tant que ce n’est pas fait. Il va me falloir du temps pour que les choses avancent. Je reviendrai une dernière fois à La Licorne parce que le président m’a invité au match de mon choix pour dire au revoir à ceux qui n’étaient pas là samedi, contre Niort. Ça me fera plaisir de dire au revoir à tout le monde.

Si vous ne deviez retenir qu’un seul souvenir de votre histoire commune avec l’Amiens SC ?

Le match à Reims, bien évidemment. On entend tellement d’histoires différentes autour de ce match ! Par exemple, sur la diffusion à La Licorne, on avait deux minutes de retard sur la réalité, et celui qui était en cabine et qui gérait la diffusion savait deux minutes avant ceux présents au stade qu’on était en Ligue 1. J’ai le regret que l’on n’ait pas réussi à monter un vrai beau sujet autour de ce match. Il y a tellement d’anecdotes à raconter, de souvenirs… J’ai cassé ma voiture entre Reims et Amiens tellement je voulais rentrer ! Je me suis retrouvé en panne en plein milieu de l’autoroute à vingt-trois heures alors que j’étais attendu à La Licorne. J’ai vu tout le monde passer alors que j’étais bloqué à Saint-Quentin ! J’ai plein de choses qui resteront gravées autour de ce match. Reims – Amiens restera à jamais un souvenir incroyable avec dix mille Amiénois à Reims !

Tous propos recueillis par Romain PECHON avec Adrien ROCHER

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Touma
Touma
1 mois il y a

Merci Jérôme pour ton implication, ton énergie positive. Tu as animé les rencontres avec tellement de sincérité et d’engouement. Bonne continuation

Alliote
Alliote
1 mois il y a

Merci Jerome pour ton implication au sein du club et bonne continuation pour la suite

olivier
olivier
1 mois il y a

une pièce maitresse du club ! la dimension que le club a pris est aussi grace a lui ! la com c’est important , c’est le lien entre nous et le club ! homme de base, homme de projet , déterminé et enthousiaste. du nectar . merci jérôme

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